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LOCARNO 2018 Hors-compétition

Critique : Insulaire

par 

- LOCARNO 2018 : Stéphane Goël, un des visages du collectif de Lausanne Climage, présente hors-compétition, au Festival de Locarno, son nouveau long-métrage

Critique : Insulaire

Trois ans après le profond et presque méditatif Fragments du paradis [+lire aussi :
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Stéphane Goël retourne au Festival de Locarno pour présenter Insulaire [+lire aussi :
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, une toile vierge sur laquelle il dépeint toute une série de petits morceaux de vie, imprégnés d'une histoire aussi improbable que fascinante. 

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Avec Insulaire, Stéphane Goël semble continuer un discours resté, en quelque sorte, en suspens dans son film précédent, sur l'identité d'un peuple (le peuple suisse) mystérieux à bien des égards, et souvent suffoqué par des stéréotypes qui en masquent la véritable essence : complexe et contradictoire. 

Qu'est-ce qui se cache derrière la quiétude d'un peuple riche d'une stabilité désormais rarissime ailleurs ? La réponse à cette question, Goël ne la cherche pas sur le territoire suisse lui-même : il en fait l'expérience dans un laboratoire personnel insulaire, au large de l'archipel chilien, qui semble n'avoir aucun rapport avec la Suisse et ses montagnes. 

Et pourtant, plus le récit d’Insulaire avance, plus on se rend compte des similitudes qui existent entre deux Eden territorialement très lointains, mais qui ont en commun une même personnalité : celle du baron originaire de Berne Alfred Von Rodt. Optimiste invétéré, explorateur infatigable et incontestablement rebelle, Von Rodt est allé le plus loin possible de sa terre natale pour arriver sur cet îlot chilien minuscule, presque invisible, rebaptisé (et pas par hasard) L’Île de Robinson Crusoé.

À travers l'écriture toujours précise d'Antoine Jaccoud (le fidèle compagnon d'aventures d’Ursula Meier : sur Ondes de choc [+lire aussi :
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), susurrée par la voix intrigante de Mathieu Amalric, on se prend à rêver, à se désespérer et à rêver de nouveau, à s'accrocher à une conviction obstinée et folle : celle d'avoir enfin trouvé notre propre Eden. Une conviction qui semble être restée intacte depuis le lointain 1877 et qui, comme une drogue qui vous ennivre, se contamine aux "insulaires", descendants de Von Rodt, fils non désiré d'une Suisse qui n'a jamais été portée aux coups de folie. 

Et pourtant, malgré les tentatives incessantes de Von Rodt de se distinguer de ses compatriotes en jouissant des richesses apparemment infinies de son île, les propos de ses descendants semblent incroyablement proches de ceux qui planent sur la Suisse elle-même : la peur que l'ouverture à l'autre ("les plastiques", comme sont désignés là les gens d'en-dehors) entraîne fatalement un effritement de leur identité (et avec elle leurs privilèges). Et si l'Eden n'était au fond qu'une construction mentale qui se transforme en peur ? Et si le prix à payer pour la construction d'une identité n'incluait pas immanquablement l'exclusion ? Ce qu'Insulaire semble suggérer est qu'au fond, cet égoïsme qui se transforme en culpabilité et qui, aux yeux de beaucoup, est considéré comme une l'identité même de la Suisse, n'est que la scorie d'un bien-être toujours plus exclusif. La peur enfin comme identité partagée de ceux qui peuvent encore se permettre de rêver les yeux ouverts, entre les montagnes mais aussi au milieu de l'océan. Le danger reste sûrement que l'égoïsme et les murs remplacent le décor de rêve de l'île de Robinson Crusoé. Pourrons-nous alors encore parler d'Eden ? Ou est-ce que ceci va laisser la place à un simulacre grotesque adoré par une élite ivre de rêves ?

Insulaire a été produit par Climage, qui en assure aussi les ventes internationales.

(Traduit de l'italien)

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