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BERGAME 2018

Marine Francen • Réalisatrice

"Qu'on ressente tout ce que vivent ces femmes à travers leurs corps"

par 

- Marine Francen nous parle de son premier long, Le Semeur, vainqueur à San Sebastian et qui est lancé en France par ARP Sélection

Marine Francen • Réalisatrice
(© Paul Grandsard)

Le Semeur [+lire aussi :
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interview : Marine Francen
fiche film
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, le premier long métrage de Marine Francen a remporté en septembre la compétition Nouveaux Réalisateurs à San Sebastian et a été primé récemment aux festivals de Saint-Jean-de-Luz et de Tübingen/Stuttgart. Produit par Sylvie Pialat et Benoît Quainon pour Les Films du Worso, le film qui est distribué aujourd'hui sur les écrans français par ARP Sélection, est vendu à l'international par Celluloid Dreams.

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Cineuropa : Qu'est-ce qui vous a séduit dans le court récit L'Homme semence de Violette Aihaud (qui aurait été écrit en 1919) qui vous a inspiré Le Semeur ?
Marine Francen : C'est un livre qui bénéficié d'un très fort bouche-à-oreille depuis sa publication en 2006. Un ami écrivain me l'a offert et dès que je l'ai lu, j'ai eu un coup de coeur. J'ai été séduite par ses thématiques, à la fois sa façon d'aborder le désir féminin et ce qu'il raconte d'une résistance politique, mais aussi par son style d'écriture hyper limpide avec une intensité poétique phénoménale. Transposer cinématographiquement cette force, cette justesse, notamment dans son approche assez crue, mais jamais vulgaire, du désir féminin, était un enjeu que je trouvais très intéressant. D'abord, j'ai dû convaincre l'éditeur, qui avait plusieurs sollicitations, de me faire confiance et de me donner les droits. Ce qui me plaisait également, c'est qu'il ne s'agissait pas d'une sorte de pavé dans lequel il allait falloir tailler pour n'en garder que l'essentiel. Au contraire, il y avait juste une base de récit qui n'était pas suffisante pour penser à l'adapter tout simplement en scénario. J'ai donc commencé par un travail approfondi de recherches pour comprendre ce contexte historique que je ne connaissais pas bien, ces résistances au moment du coup d'Etat de Louis-Napoléon Bonaparte de décembre 1851. On connait bien 1848, on connait bien 1870, mais pas ce moment là, et ce n'est pas anodin qu'on entretienne si mal cette mémoire car il y a eu de petites poches de résistance un peu partout en France, un élan spontané de gens qui avaient envie de défendre la République et qui ont mis leurs vies en péril, des assassinats, des tirs aveugles sur les foules dans les rues, des arrestations et des déportations. Même si elles ne le scandent pas haut et fort dans leurs discours, tout le trajet que font les femmes du film est un engagement politique fort. La résistance qu'elles engagent en voulant rester libres dans ce village, ne pas subir l'oppression du pouvoir en place, ni l'oppression masculine qui aurait pu arriver, la solidarité qu'elles construisent entre elles, le fait de se réinventer des codes de vie : c'est un engagement politique simple, de gens qui vivent leurs vies et qui trouvent  des solutions entre eux. C'est un film très politique, même s'il n'est pas présenté comme ça en premier lieu. Dans mes recherches, je voulais aussi comprendre comment les gens vivaient à l'époque pour restituer ce climat, sans pour autant faire un film d'un réalisme total.  Car ce que je trouvais beau, c'était la puissance poétique du texte, ce que cela racontait du désir féminin, de l'aspect mythologique de cette sorte d'apocalypse et de renaissance qui est décrite dans le texte.

Un village privé de tous ses hommes, c'est aussi un nouveau quotidien de dur travail.
Elles se retrouvent à faire le travail des hommes, en plus de faire celui qu'elles faisaient à côté d'eux. Il faut qu'elles arrivent à subsister avec les moyens très précaires qu'elles ont. Le film raconte cette première étape avant l'arrivée de cet homme : comment subsister seules, dans une vie complètement autarcique, mais avec les fragilités que cela implique, notamment avec le travail des champs pour assurer la survie alimentaire du village. Et au-delà, il y a une survie psychologique de plus en plus difficile : comment elles supportent d'être coupées du monde et surtout de ne pas du tout savoir ce que sont devenus leurs hommes et si un jour ils reviendront. Au lieu d'être bavard et de raconter l'angoisse qui commence à monter en elles au fur et à mesure des mois qui passent, je trouvais cela plus intéressant de raconter comment l'angoisse se traduit dans le corps de ces femmes. Notamment à travers le personnage principal de Violette, on voit comment le sentiment que la mort rôde autour d'elles et qui les menace au fur et à mesure du temps qui passe, s'incarne aussi dans les femmes par une pulsion de vie qui vient contrer ce sentiment morbide, qu'il y a un réveil par un désir de sexualité et un désir d'enfantement qui vient lutter contre la mort. C'est vraiment Eros et Thanatos !

Ces personnages féminins ont des positionnements assez différents face à la situation.
Je voulais constituer un petit groupe de femmes, trouver le bon nombre et le bon casting pour raconter à travers elles tous les âges de la féminité. Chaque personnage incarne une étape de la vie des femmes. Joséphine (Anamaria Vartolomei), est encore dans l'enfance mais commence à s'intéresser à la sexualité; le personnage de Violette (Pauline Burlet) est juste au-dessus, prête à découvrir la sexualité et à vivre une histoire d'amour, mais elle n'en connait encore rien; son amie Rose (Iliana Zabeth) est à l'étape du dessus, elle s'apprêtait à se marier, a déjà eu un rapport sexuel mais elle n'a pas eu le temps de vivre une histoire de couple car son mari est assassiné dès le début du film; après, il y a les femmes jeunes et mariées qui n'ont pas d'enfants, puis le personnage de Louise (Raphaëlle Agogué) qui est mère de trois enfants, mais qui a toujours un désir de sexualité, d'amour physique et de tendresse. Ensuite, il y a les mères de ces filles, qui ont un regard différent sur le manque, un besoin de protéger leurs enfants et le village, et qui sont dans l'attente du retour des hommes. Enfin, il y a la femme jouée par Françoise Lebrun qui est à la fois guérisseuse et une sorte d'incarnation de chef de village, qui ne veut pourtant jamais s'imposer comme tel mais qui a une autorité naturelle qui lui permet de faire le lien entre les mères et les filles. Car elle comprend, avec un peu plus de distance que les mères, ce que ressentent les jeunes qui sont désespérées : elle sait que cette pulsion de vie qu'elles ont, c'est la nature qui parle, que c'est ce désir les maintient en vie et que si les mères tolèrent le pacte de se partager un homme, ce sera la seule solution pour sauver le village car sinon les filles partiront.

Quels étaient vos partis-pris visuels ?
L'un des écueils du film était la chronique paysanne, faire un film joli avec de jolies filles et de beaux paysages, qui devienne un peu plat. Il fallait casser, avec des partis-pris très tranchés, le côté un peu académique que pourrait avoir le film. Avec mon chef opérateur Alain Duplantier, nous avons décidé, pour être près des corps et faute de steadicam pour des questions de budget, de tourner caméra à l'épaule. Mais je ne voulais pas que cela gigote dans tous les sens et nous nous sommes dits que le format carré 4/3 allait nous permettre de faire de l'épaule avec moins de secousses qu'un format allongé, et de nous sentir très proche des femmes et des corps. Car je voulais qu'on ressente tout ce que vivent ces femmes à travers leurs corps : c'est un film peu dialogué, on est avec elles dans des atmosphères, dans des situations. Etre à l'épaule et en format carré donnait encore plus le sentiment d'être collé à elles et enfermé avec elles dans cette situation qui semble sans issue. Cela impliquait aussi un travail de découpage complètement différent d'un format allongé : quand vous avez des scènes de groupe à tourner avec un format carré, vous ne pouvez pas tourner avec la largeur du cadre pour mettre du monde dedans, donc il fallait notamment travailler beaucoup avec la profondeur et envisager un découpage qui n'était pas standard, ce qui nous poussait à trouver des solutions, à être inventif. Cela a amené une identité visuelle qui ajoute de la force au film et à la présence corporelle de ses femmes.

Comment s'est déroulé le financement ?
Cela a été très rapide. Sylvie Pialat et Benoît Quainon ont réussi à financer le film en cinq mois car les réponses étaient positives partout. En revanche, je ne cherchais pas à faire un film avec des têtes d'affiche. Je voulais être complètement libre dans la façon d'aborder le casting, et Sylvie Pialat m'a laissé vraiment aller dans cette direction, estimant aussi que c'était bien d'avoir des visages frais plutôt qu'une brochette de comédiennes connues. Le revers de la médaille, c'est que même si les financiers aiment le film, ils ne vous donnent pas énormément parce qu'ils sont un peu timorés sur la visibilité à venir. Donc nous avons réussi à obtenir facilement des soutiens financiers, mais pas à la hauteur du budget dont nous avions besoin et j'ai dû renoncer à une grosse semaine de tournage trois semaines avant de commencer le film. Il a fallu couper dans le scénario, enlever des scènes qui coûtaient cher et auxquelles je tenais beaucoup. Un premier film, c'est souvent assez rude par rapport aux conditions de tournage et à ce que l'on souhaitait faire au départ. Un film d'époque, choral, avec beaucoup d'extérieurs, donc beaucoup d'aléas météo et 31 jours de tournage, c'est chaud ! Heureusement, j'avais une équipe très motivée qui m'a beaucoup donné.

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