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Jean-Paul Civeyrac • Réalisateur

“J’aime les films où l’héroïsme est mis en doute“

par 

- Jean-Paul Civeyrac nous parle de son nouveau film, le superbe et romanesque Mes Provinciales, très apprécié à Berlin et en sortie française

Jean-Paul Civeyrac • Réalisateur
(© Carole Bethuel)

Rencontre à Paris avec Jean-Paul Civeyrac pour décrypter Mes Provinciales [+lire aussi :
critique
bande-annonce
interview : Jean-Paul Civeyrac
fiche film
]
, une œuvre romanesque pleine d’ampleur, de charme et de maîtrise, découverte en février au Panorama de la Berlinale et lancée dans les salles françaises le 18 avril par ARP Sélection. Une preuve supplémentaire du talent d’un réalisateur déjà plusieurs fois remarqué dans les grands festivals (au Forum berlinois en 2002, à Locarno en 2003, à Toronto en 2005, à la Quinzaine des réalisateurs en 2010).

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Cineuropa : La porte d’Ilitch, un film de 1962 du Russe Marlen Khoutsiev vous aurait inspiré l’idée de Mes Provinciales ?
Jean-Paul Civeyrac : Mes Provinciales est peut-être mon film le plus mystérieux car il est apparu sans crier gare. La porte d’Ilitch m’a été recommandé par une étudiante, je suis allé le voir sur YouTube et un mois plus tard, j’ai commencé l’écriture du scénario. J’ai d’abord écrit pendant deux semaines un séquencier qui est le film, sans dialogues. Mon producteur m’a encouragé et un mois et demi plus tard j’avais écrit le scénario. Après, je l’ai modifié avec les acteurs, on l’a retravaillé, mais c’étaient des ajustements. Pour que le film jaillisse ainsi, il devait forcément être en moi depuis très longtemps, mais je l’ignorais. La porte d’Ilitch, c’est l’histoire de trois amis et ce film m’est revenu tout de suite, avec l’idée d’écrire d’abord une histoire d’amitié. Ensuite sont venues se greffer les histoires d’étudiants en cinéma ce qui m’a permis de raconter des choses qui font partie de mon apprentissage et aussi de ce je perçois aujourd’hui des étudiants en cinéma que je côtoie régulièrement puisque j’enseigne depuis plus de 20 ans.

Quid de la temporalité avec ce récit qui s’étale sur une année.
C’est une première année d’études qui est la confrontation du personnage principal à ses idéaux, au réel de ses films, à ce qu’il est vraiment. Avec un épilogue qui permet de ressaisir un peu tout ce moment avec toutes les émotions qu’il y a eu. Cette structure s’est imposée très vite. Ce qui a changé de la conception à la réalisation, c’est que c’était comme une chronique qui s’étalait sur un an avec des scènes que j’avais mises les unes à côté des autres. Il y avait bien entendu une sorte de continuité puisqu’il y avait un parcours, mais je me disais que je pourrais changer les scènes de place comme je voudrais. J’avais demandé à la costumière que les comédiens soient habillés à peu près toujours pareil pour ne pas avoir de problèmes pour changer les scènes de place, le noir et blanc aidant aussi à ça d’ailleurs. Finalement, je me suis aperçu au tournage et surtout au montage, que c’était plus un roman, qu’il y avait plus de liens de cause à effet, donc j’ai passé mon temps à remettre les scènes dans l’ordre (rires). Ce travail de réajustement était presque un changement de genre pour le film.

Le film est aussi le parcours d’un provincial découvrant Paris.
Cela va avec des définitions de territoires, de savoir où on est. C’est comme s’il y avait un centre où l’on vient sans savoir si on lui appartient. Et le cinéma joue aussi comme centre de la vie. Il faut trouver une place à un endroit en venant de province. C’est un classique du roman d’apprentissage et il y a beaucoup de films sur le sujet, de Téchiné par exemple. Et c’est ce que j’ai vécu, donc c’était très facile pour moi d’imaginer ça. Venant d’une famille ouvrière sans aucun rapport avec le milieu du cinéma, arrivant à Paris où je ne connaissais qu’une seule personne, un copain avec qui j’avais fait l’armée et qui m’a logé, et où je n’étais venu que deux fois, trois jours dans ma vie. On n’imagine pas le choc que c’est d’arriver dans cette grande ville, le changement de tout : le brouhaha, le métro. La Fémis a été pour moi un cocon protecteur et j’ai constaté là qu’il y avait beaucoup de gens venant de province. On se retrouvait sur la cinéphilie, mais aussi là-dessus : on était d’ailleurs. L’autre choc, c’était de rencontrer des cinéastes et des critiques : Jean Douchet, Pascal Bonitzer, Chantal Akerman, Jean-Claude Biette. C’était tout un univers qui se révélait.

Mes Provinciales retrace également l’éducation sentimentale d’un jeune homme qui doute.
Les quatre femmes du film sont un peu plus autodéterminées que les garçons qui sont davantage dans un doute oscillant qui peut passer par la trahison. Elles sont dans une passion plus assise, que ce soit le jeu libertin de Valentina qui crée elle-aussi puisqu’elle est aux Beaux-Arts, ou Annabelle qui a un engagement politique fort. C’est presque une constante de mes films : les personnages ont des failles profondes. J’aime bien qu’ils soient passionnés, mais avec des choses qui les remettent en jeu : ils doutent. Le film est construit avec des oppositions, des contradictions, des personnages différents et c’est ce jeu des oppositions qui finit par construire un univers nuancé où il n’y pas de héros. Les films de success story, je ne peux pas les faire parce que je n’y crois pas. J’aime les films où l’héroïsme est mis en doute, avec des personnages plus ingrats, plus difficiles à aimer, et les défendre de l’intérieur, pas en les regardant de haut. Dans la vie, on rencontre beaucoup de gens comme ça, on est soi-même un peu comme ça, on n’est pas forcément aimable tout le temps.

Pourquoi avoir situé l’intrigue à notre époque et réalisé le film en noir et blanc ?
Si je l’avais mise dans les années 80, cela aurait été une sorte de reconstitution historique et il me semble que cela aurait rendu le film encore plus particulier, un peu nostalgique. C’était mieux de le faire aujourd’hui : il y a le téléphone, skype, les textos. En revanche, le noir et blanc est venu après. C’est mon producteur qui me l’a proposé, ce qui est assez étonnant parce qu’en général les producteurs et les distributeurs n’aiment pas le noir et blanc parce qu’ils pensent que le public ne l’aime pas. J’ai un peu hésité au début parce que je me suis dit qu’un film dont l’un des sujets est le cinéma et qui est en noir et blanc, cela faisait un peu hommage au cinéma des origines et je ne voulais pas du tout ça. Et puis je me suis dit que cela renforçait le côté fictionnel, roman. Cela rajoutait du charme et cela embrouillait un peu les temporalités avec un aujourd’hui où les nappes de passé pouvaient revenir, où le passé est toujours là. Par ailleurs, le noir et blanc, c’est toujours plus beau et plus riche quand on a très peu d’argent, ce qui était le cas du film. Si on veut faire un film en couleurs, on hérite de toutes les couleurs d’aujourd’hui et si on ne les maîtrise pas, un côté un peu cheap risque d’apparaître.

Quelles étaient vos intentions en termes de mise en scène ?
Il y a beaucoup de champ-contrechamp. Les scènes étaient longues parce que les dialogues étaient longs, et j’ai parfois fait plusieurs valeurs de plans, donc cela donne l’impression que le film a beaucoup de plans. Il n’y avait pas de machinerie car nous n’avions pas assez de moyens. On a fait des plans fixes et des panoramiques, j’ai juste demandé un travelling pour le dernière séquence du film. J’avais décidé de toutes façons d’effacer la caméra pour filmer des acteurs qui parlent, je voulais que le découpage soit très simple et quasi invisible.

Quel est votre point de vue sur l’évolution du financement en France du cinéma d’auteur que vous défendez ?
J’estime être une exception car c’est mon 9e film en 20 ans, je n’ai jamais fait un film que je ne voulais pas faire et il y a un seul film que je n’ai pas pu faire. Je suis donc extrêmement chanceux. Mais si j’ai pu subsister, c’est grâce à un producteur qui m’a beaucoup soutenu et aussi au fait que j’enseigne car c’est surtout de cette manière que j’ai gagné ma vie. Je n’ai pas souffert de l’évolution des conditions de financement car je fais partie des cinéastes qui savent à peu près ce qu’ils peuvent faire avec les sommes dont ils disposent. Je m’arrange avec trois figurants et quand je sais que j’en ai trois, je ne fais pas comme si j’en avais 100, ce qui est le défaut souvent des réalisateurs qui n’arrivent pas à adapter leurs désirs de cinéma aux moyens qu’ils ont. Moi, j’y arrive très bien, c’est une qualité mineure, mais une qualité quand même. Et faire des films qui ne coûtent rien ou presque, au bout d’un moment, c’est rentable. C’est un petit système que Rohmer par exemple a su faire fructifier : des ilots avec de toutes petites économies.

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