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Yann Gonzalez • Réalisateur

"Un cinéma de la subversion et de l’amour"

par 

- Yann Gonzalez décrypte Un couteau dans le cœur, dévoilé en compétition à Cannes avec Vanessa Paradis en productrice de cinéma porno gay

Yann Gonzalez • Réalisateur

Rencontre à Paris, à la Cinémathèque, avec Yann Gonzalez pour parler de son second long métrage, Un couteau dans le cœur [+lire aussi :
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interview : Yann Gonzalez
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, une production CG Cinéma dévoilée en compétition au 71e Festival de Cannes et lancée dans les salles de l’Hexagone par Memento Films Distribution le 27 juin. Une relecture très sophistiquée des traditions du giallo dans les coulisses du cinéma porno gay qui confirme toute l’originalité d’un cinéaste découvert sur la Croisette à la Semaine de la Critique 2013 avec Les Rencontres d’après minuit [+lire aussi :
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Cineuropa : A quel point le personnage principal est-il proche de la réalité ?
Yann Gonzalez : C’est une productrice de porno gay qui a vraiment sévi à la fin des années 70. Je trouvais que c’était un personnage hyper inspirant, électrique. Mais les seules choses que j’ai gardées, c’est son alcoolisme, son métier évidemment et sa relation avec sa monteuse, ce qui constitue l’arc du film. Avec mon co-scénariste Cristiano Mangione, nous avons complètement transformé la personnalité de cette femme pour la tourner vers plus de romantisme, un romantisme un peu noir. Il y avait ce côté un peu craspec puisqu’elle tournait des films en une demi-journée sur un vieux canapé, mais j’avais envie de l’emmener vers quelque chose de plus lumineux, de moins glauque et sordide. Quand on a un tel personnage de femme puissante, extrême, forcément cela charrie des images. Et on avait déjà ce monde du porno : cela plante un décorum. J’ai rencontré beaucoup de personnes qui travaillaient dans le porno à l’époque, des acteurs, des producteurs, des cinéastes, qui avaient plus ou moins connu cette femme et qui eux aussi m’ont inspiré. J’ai grappillé des choses à droite, à gauche, notamment chez Benoît Archenoul, un acteur d’exhibition qui avait un très gros succès à l’époque et à partir duquel j’ai créé le personnage d’Archibald, l’associée de la productrice. Le personnage de Tabou est inspiré de François About, le chef-opérateur star de porno gay de l’époque qui est pour moi un grand artiste, quelqu’un qui a créé des lumières inouïes sur certains films, notamment Equation à un inconnu qui est un porno mais que je considère comme un chef-d’œuvre absolu du cinéma français et qui avait été réalisé par Francis Savel, le directeur artistique de Joseph Losey sur Monsieur Klein et Don Giovanni.

Quel équilibre souhaitiez-vous trouver entre le réalisme et un côté flamboyant, voire onirique ?
C’est une interprétation des années 70, une interprétation des décors bien réels. Il s’agissait de partir d’éléments concrets, les noms du cinéma de l’époque, un personnage ayant réellement existé, de ce côté presque anecdotique, et de puiser dans les fantasmes personnels pour le recréer, le réimaginer. Quand on a un décor, c’est ramener deux ou trois éléments qui tout à coup le font basculer vers le fantastique, vers le conte de fées. Dans la lumière, dans la manière de filmer, dans la manière de faire jouer les acteurs : il fallait déréaliser un tout petit peu des éléments concrets. On est au cinéma, donc on n’a pas besoin d’être réaliste pour construire un film, même si aujourd’hui 95% des films le sont. Pourtant, il n’y a pas si longtemps, dans les années 70-80, j’ai l’impression que ce cinéma-là était davantage possible, l’imaginaire avait davantage de pouvoir et une certaine emprise sur le cinéma français. Maintenant, il est réduit à peu de chagrin et je trouve cela triste, même nous sommes beaucoup de cousins proches et éloignés comme Bertrand Mandico, Virgil Vernier, Caroline Poggi et Jonathan Vinel, qui faisons un cinéma tourné vers l’imaginaire, le romantisme. On essaye de prendre plus de place et d’ouvrir des brèches pour que d’autres puissent faire leurs films et rêver à ce que pourrait être le cinéma de demain.

Vous parlez du film comme du "parcours d’une femme amoureuse dans un train fantôme".
C’est revenir à ce côté forain du cinéma où avec trois bouts de ficelle, il y a tout à coup de la croyance qui jaillit. On va dans un train fantôme et on a peur, même si on sait que ce sont des acteurs cachés derrière. Même si on sait que tout est un peu artificiel, on a envie d’y croire parce qu’on a envie de se raconter quelque chose : on a envie de replonger en enfance. Et le cinéma pour moi, c’est l’enfant. Ce film, c’est un enfant noir, un peu perturbé, mais je crois qu’il ne faut jamais perdre le lien avec l’enfance quand on fait un film, parce que l’enfance, c’est la liberté, c’est l’imaginaire, jouir pleinement de tout ce que l’on voit, de la vie, de tout ce qui nous est offert, sans à priori. Et c’est un récit qui s’est fait sans à priori, avec des personnages libres, qui vivent leur sexualité sans se poser de questions, sans être prisonnier de la société patriarcale qui nous étouffe. Montrer aujourd’hui cet inframonde, ce monde un peu souterrain, et le faire baigner dans la lumière de la liberté, c’était crucial et cela fait partie de l’essence du film.

Jusqu’où souhaitiez-vous aller dans le ludique, le jeu avec le cinéma de genre, avec les influences du giallo ou de Brian De Palma ?
Jusqu’au point d’incandescence. C’est un jeu des extrêmes, qui n’a pas peur de flirter avec beaucoup d’atmosphères différentes, qui n’a pas peur du sentiment, de l’émotion. C’est donner à la fois ses tripes et son cœur. Avec mon co-scénariste, comme deux fous laissés en liberté sur un terrain de jeu, nous avons trouvé tout un tas d’idées qui nous faisait rire. Nous n’avions pas peur d’aller vers le grotesque, vers l’idiotie, vers des choses que l’on assume de moins en moins aujourd’hui au cinéma.

Quand avez-vous pensé à Vanessa Paradis pour ce rôle de productrice de porno ?
J’avais envie d’ouvrir le film à un public plus large que celui de mon premier long, et dès le départ je voulais une star pour jouer ce personnage. Vanessa est une star rare, car elle n’est pas du tout blasée et elle appréhende chaque film comme une grande aventure. Elle avait envie de ce romanesque et de cette intensité, et j’avais envie d’inscrire cela sur son visage qui est un visage un peu à l’ancienne, de cinéma des années 1920-1930, très expressif, qui attrape la lumière de manière unique. Et elle a ce corps fragile, elle est très mince, petite. Ancrer cette intensité dans ce corps, je trouvais cela excitant, comme deux courants contraires qui allaient entrer en convergence. Et pour moi, le cinéma, c’est aussi l’art des contraires, c’est faire fusionner des choses un peu antagonistes, créer des étincelles.

Quid du financement du film ?
Cela a été un chemin de croix, même si des partenaires très amoureux du film sont arrivés très vite, comme Arte France Cinéma. Puis Canal+ a participé, la région Centre, et nous avons eu l’avance sur recettes du CNC in extremis, à la troisième tentative. Nous avons dû repousser le tournage d’un an car les 450 000 euros de l’avance manquaient pour que le film tel que je l’imaginais puisse exister, même si on avait déjà coupé beaucoup de choses par rapport à ce qui avait été écrit au départ. On s’est vraiment battus pour arracher cette avance sur recettes à la bien-pensance et à la norme. Il y a aussi un coproducteur suisse (Garidi Films) et les Mexicains de Piano qui sont arrivés un peu par magie et qui nous ont aidés à terminer le film. Il fallait tenter des choses un peu abracadabrantes, aller chercher des partenaires qui ne sont pas les partenaires habituels du cinéma français, tirer parti des amitiés qui se tissent au fil des rencontres et des festivals.

Amener le transgressif vers le mainstream, c’est votre but ?
C’est une volonté presque politique, de ramener de l’insolence et une culture un peu bis, un peu marginale, au centre du cinéma, dans un film financé comme un film normal, comme un film du milieu. C’est important parce que c’est tout le cinéma que j’aime, un cinéma de la subversion et de l’amour, un cinéma que je ne regarde pas de haut. Je ne fais pas de hiérarchie entre les films, entre les genres de films et cette idée est au cœur du film : on regarde tous les régimes d’images comme si elles pouvaient générer la même beauté. Parfois, il y peut y avoir du déchet, mais il suffit d’un plan, d’un raccord, d’un acteur, d’un regard, d’une mélancolie, pour que cela inspire et que cela donne envie de faire du cinéma, que de jeunes spectateurs aient envie de faire des films en voyant le mien, qu’ils se disent : aujourd’hui, faire un film rêvé, c’est possible.

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