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BERLIN 2019 Compétition

Emin Alper • Réalisateur de A Tale of Three Sisters

"Cette fois-ci, j'étais plus intéressé par la condition humaine"

par 

- BERLIN 2019 : Nous avons rencontré le réalisateur turc encensé Emin Alper après la projection de la fable sombre A Tale of Three Sisters

Emin Alper • Réalisateur de A Tale of Three Sisters
(© Mehmet Kacmaz / NarPhotos)

Après le drame encensé Frenzy [+lire aussi :
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, Emin Alper revient avec une proposition complètement différente. A Tale of Three Sisters [+lire aussi :
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, en compétition internationale à Berlin, marie Tchekhov avec un drame social assez rude sur trois sœurs – Reyhan, Nurhan et Havva (jouées par Cemre Ebüzziya, Ece Yüksel et Helin Kandemir) – qui luttent pour changer leur sort dans un petit village turc, complètement isolé du monde extérieur.

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Cineuropa : Avez-vous été inspiré par le dramaturge russe Anton Tchekhov, et de sa pièce Les Trois Sœurs ? Le rêve désespéré d'une vie meilleure de vos personnages semble faire écho à cette oeuvre.
Emin Alper : J'ai été assez inspiré par Tchekhov, et par une de ses nouvelles en particulier : Dans le ravin. Ça se passe également dans un petit village et ça se termine par un événement très cruel et tragique. Cela dit, j'avais Les Trois Sœurs en tête tout du long, et j'ai essayé d'établir une vague relation entre la pièce et le film dès le départ. 

Après Frenzy, un film dominé par des hommes, c'est intéressant de vous voir vous intéresser à des femmes. Vous êtes très franc quant à leur sexualité et à leurs désirs.
Mon but initial était de comprendre le genre de femme que l'on appelle une "fille adoptive" en Turquie. Il y avait une tradition, établie de longue date, pour les familles riches qui accueillaient des jeunes filles, les adoptaient et considéraient cela comme un acte de charité : elles pensaient qu'elles les sauvaient de la pauvreté. Mais en même temps, elles les utilisaient comme servantes. Bien qu'on les encourage à appeler leurs bienfaiteurs "mère" et "père", elles n'étaient jamais traitées comme des vrais membres de la famille. Elles avaient toujours un statut bien plus bas. Ayant été élevé par une telle femme moi-même, j'ai toujours été abasourdi par cette situation. Déjà à l'époque, je pensais que leur position était très contradictoire. Elles souffrent à cause de cela. J'ai toujours pensé qu'un jour, j'écrirais enfin une histoire à propos de ces filles. 

Il y a des éléments réalistes dans A Tale of Three Sisters, mais en fin de compte, on le vit plus comme un conte de fées pour adultes. Était-ce votre intention depuis le début ?
J'ai toujours voulu utiliser des éléments poétiques et folkloriques. C'est toujours présent dans la vie des villages de toute manière, dans les contes avec des génies ou dans les histoires terrifiantes qu'on lit avant d'aller dormir. Mais c'est après avoir écrit le scénario que je me suis rendu compte qu'on le vit vraiment comme un conte de fées. Dans les contes de fées, tous les personnages rêvent d'une vie meilleure. Ils rêvent de se marier à un prince et il vit généralement dans un pays lointain, quelque part au-delà de la montagne. En Turquie, nous appelons cet endroit "le mont Qaf" – là on se trouve le bonheur. Pour ces filles, ironiquement bien sûr, le bonheur se trouve également au-delà des montagnes. J'ai toujours voulu combiner ces deux choses : un drame social rude et un conte de fées.

Leur village est tellement isolé qu'elles semblent très éloignées de la politique et des problèmes actuels. Est-ce que vous vouliez vous échapper de ce monde également ?
Mes films précédents étaient certainement beaucoup plus politiques – surtout Frenzy [l'histoire de deux frères qui essayent de survivre dans les banlieues d'Istanbul], bien que je n'y cite de noms ni d'organisations spécifiques et que je ne l'ai pas situé à une époque précise. Les préoccupations du monde changent tellement vite que je ne voulais pas être limité par ça. Aucun artiste ne devrait être limité. J'essaye toujours de faire quelque chose de plus universel. C'est pour cela que faire ce film a été comme un soulagement. J'étais plus intéressé par la condition humaine.

Tout le monde ici est bancal d'une certaine manière. Est-ce quelque chose qui vous amuse ? Les imperfections que nous avons tous ?
Tout à fait. Quand j'écrivais, cela m'amusait beaucoup. J'aimais même le personnage de Veysel – c'est un destructeur de système ! Il gâche chaque espace dans lequel il rentre. On ne sait pas dire s'il est trop stupide ou intelligent, parce qu'il est toujours si honnête. Pour moi, il est un des éléments les plus drôles de l'histoire.

A Tale of Three Sisters est certainement l'un des films les plus drôles que j'aie jamais écrite. Veysel, par exemple, est un personnage marginal, mais j'espère que les gens lui trouveront certaines qualités sympathiques. C'est l'outsider du village, toujours humilié par tout le monde et pourtant il est marié à une très belle femme (Reyhan, la sœur aînée), ce qui rend probablement sa vie plus difficile. Il endure encore plus de peines de cœur. Il est le personnage le plus tragique du film, parce qu'à la fin, il comprend qu'il ne sera pas capable de briser le cycle. Mais je compatis avec tous les personnages.

(Traduit de l'anglais)

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