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Denis Do • Réalisateur de Funan

"La puissance de l’envie de vivre"

par 

- Le cinéaste français Denis Do parle de son premier long, le film d’animation Funan, vainqueur à Annecy et qui arrive dans les salles françaises

Denis Do • Réalisateur de Funan

Rencontre à Paris avec le cinéaste français Denis Do dontle premier long métrage, l’excellent Funan [+lire aussi :
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, vainqueur notamment au Festival International du Film d'Animation d'Annecy est lancé aujourd’hui dans les salles françaises par Bac Films

Cineuropa : A quelle point l’inspiration de Funan est-elle liée à votre histoire familiale ?
Denis Do : Dès mon enfance, ma mère échangeait beaucoup avec moi sur l’époque khmère rouge. Je me suis rendu compte que pour en savoir plus sur ma famille, une recherche qui m’habite sans que je puisse l’expliquer, je devais nécessairement lui poser des questions sur le passé et le régime khmer rouge a agi comme une sorte d’entonnoir dans tout ce parcours familial. C’est donc une période qui est restée dans ma tête et qu’il m’est petit à petit apparu comme nécessaire de traiter. Après, est-ce que j’avais envie de traiter particulièrement le régime khmer rouge ? Non, parce que j’estime que les dimensions politiques sont un travail d’historien. C’était surtout le parcours lié à mes proches qui m’intéressait, donc la décision a été rapidement prise de traverser le film par le biais de l’empathie. J’étais en quête de racines, d’explications et d’ailleurs, un voyage au Cambodge avec mon père en 1995, quand j’avais 10 ans, a été visuellement très impactant : j’ai eu une espèce de choc culturel avec les lieux, les gens, les cicatrices de la guerre civile, une misère extrême. Nous y sommes retournés en famille en juillet 1997 et nous nous nous sommes échappés au Vietnam au bout d’une semaine car il y a eu le coup d’État du premier ministre actuel. J’entendais les explosions que je prenais pour des pétards, mais dans la voiture qui nous amenait dans la nuit au Vietnam, j’ai entendu ma mère dire qu’elle refusait de nous voir subir les mêmes choses qu’elle. Je n’avais jusqu’alors pas du tout fait le lien avec le régime khmer rouge que j’avais juste associé à mon passé familial et inconsciemment j’avais écarté ça du Cambodge. En rentrant en France, j’ai donc commencé à faire des recherches, je me suis intéressé un peu plus à la dimension politique du Cambodge actuel et très rapidement, dès qu’on se penche sur ce sujet, on entre dans le sujet des khmers rouges. J’ai alors pris alors conscience de l’ampleur de la situation, du fait qu’elle n’était pas seulement intimement liée à ma famille, mais qu’elle avait une dimension historique très forte. Je me suis dit qu’il faudrait qu’un jour je rende tangible cette espèce d’héritage. 

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Comment est née précisément l’idée d’en faire un film ?
À l’école d’animation des Gobelins, un camarade de classe à qui je racontais une scène qu’on retrouve d’ailleurs dans le film, m’a dit que c’était passionnant et que je devrais en faire un film. Nous étions en mars 2009, en juin j’étais diplômé et je me suis assis face à ma mère avec un bloc note en lui disant qu’il fallait qu’on retrace tout. Ont suivi plusieurs voyages au Cambodge pour confronter les témoignages, les récits, retracer les choses chronologiquement. En 2011, tous les ingrédients étaient présents. Magali Pouzol, la co-scénariste, a rejoint l’aventure et nous avions tout ce qui fallait pour construire le récit. De prime abord, je n’avais nullement envie de retranscrire les trois à quatre années d’expérience de ma mère de manière littérale car la vie telle quelle n‘est pas forcément cinématographique et il y avait certains besoins d’enjeux narratifs. Nous nous sommes donc inspirés de ces ingrédients, mais nous nous sommes permis beaucoup de modifications : des personnages fusionnés en un seul pour leur donner plus de présence dans le film, de l’inspiration liées à des événements un peu plus contemporains qui ont pu se passer au Cambodge (les manifestations de femmes en 2012 par exemple), etc. Il y avait aussi et surtout l’envie très forte de ne pas rendre le film manichéen. Je me suis aussi autorisé à développer des personnages qui faisaient partie de l’autre camp pour montrer ce que le psychologue américain Stanley Milgram appelle les tics du fonctionnaire : l’obéissance aveugle à des ordres donnés de plus haut, dans un climat oppressif, voire le lavage de cerveau. Je pense que cela n’exclut pas la bonté humaine de persister chez certains, souvent à travers le lien familial, et j’avais envie d’explorer cela à travers deux personnages du film. C’était un peu un challenge car j’avais peur au début de me faire l’avocat des Khmers rouges, mais j’ai sauté le pas car il y a une réalité souvent peu abordée : les Khmers rouges étaient très nombreux et sont apparus au Cambodge, ce n’étaient pas des envahisseurs étrangers. Assumer qu’ils étaient aussi des Khmers, je trouvais que ce n’était pas une évidence dans la communauté cambodgienne. Car aujourd’hui, dans les villages, d’anciens bourreaux côtoient d’anciennes victimes dont les familles et les proches incluent mathématiquement forcément d’anciens Khmers rouges. Est-ce qu’il faut condamner très rapidement ? Je ne sais pas et ce n’est pas forcément le but du film de proposer ce genre de pistes, mais regarder cela en face me semblait important. 

Le film est centré sur la survie et les relations humaines.
Je ne voulais pas construire le film autour d’un héros, notamment parce que cela ne permettait pas d’avoir tout le monde à la même échelle par rapport à ce système oppressif. C’est pour cela que lorsqu’en de rares occasions, quelqu’un tente quelque chose, il est complètement écrasé par la suite : toutes les tentatives héroïques sont coupées à la racine. Tout reste aussi assez confiné : les moments d’échanges plus ou moins constructifs se déroulent toujours en secret. On sent que c’est très difficile d’exposer ses idées au grand jour. Quand les personnages parlent entre eux, cela reste très proche du murmure. C’est l’installation de toute une ambiance qui pèse tout au long du film : les Khmers rouges de l’Angkar ("L’organisation") sont un peu un ennemi invisible. Car hormis les deux personnages que j’ai évoqués précédemment, les autres personnages khmers rouges sont des personnages quelconques, qui interviennent juste ponctuellement, car je ne voulais pas poser de visage sur l’entité qui oppresse. Cela donne un impact psychologique.

Quid du traitement de la violence ?
La violence aurait pu être plus directe, plus frontale, mais je ne voulais à aucun moment essentialiser le film par rapport aux exactions khmères rouges. Car ils étaient très "créatifs" dans la manière de se débarrasser des gens et rendre compte de cela aurait été très dangereux car, outre le fait que cela aurait créé narrativement des instants-choc, je n’avais pas envie que le film vive grâce à cette violence qui aurait été à mon avis très exotique pour les spectateurs occidentaux qui n’ont pas l’habitude de voir ou d’entendre ce genre de choses. J’ai donc choisi de suggérer cette violence, de ne pas la montrer directement, sans néanmoins l’occulter, ni la nier car cela aurait été mentir. 

La nature majestueuse et omniprésente offre un contrepoint très fort au récit.
J’avais envie que cette nature vive par elle-même, qu’elle ne soit même pas intéressée par l’activité humaine, qu’elle continue son cycle. Et quand la nature et l’humain se rencontrent, on touche au spirituel. Je voulais que la finalité du film rende compte de cette interpénétration. Cela a motivé cet acte de transmission qui, à la fin du film, signifie juste : "allez, il faut vivre". C’est un film qui veut parler de la puissance de l’envie de vivre, même si le pitch principal est la survie et le combat d’une femme pour retrouver son enfant. Mais au fond de moi, cela allait au-delà et je ne me suis pas servi de ce motif pour jouer sur le suspense des retrouvailles ou non. Je voulais insuffler un autre message global dans une partie finale à la croisée des chemins de tout ce que le film voulait mettre en place : la nature, l’humain, la dimension de tous les éléments avec la terre, le ciel et la vie au milieu, le souffle humain et le souffle aérien qui se mêlent, et le message "il faut vivre". 

Comment s’est déroulé le financement pour ce qui était un premier long métrage avec un sujet très éloigné de la France et une cible "adolescents-adultes" ?
Cela a été très compliqué car tous ces ingrédients faisaient que ce n’était pas facile. Par exemple, au Cartoon Movie 2014, nous avons eu des retours des chaînes TV qui étaient plutôt positifs sur le contenu, le sujet du film, mais très négatifs sur le potentiel en termes de marché. Mais je ne voulais pas dévier de ce que je voulais faire et le producteur Sébastien Onomo (Les Films d’Ici) respectait complètement ma vision d’auteur. Cela ne m’intéressait pas par exemple que le film se déroule simplement à travers le parcours de l’enfant car pour un film d’animation, cela aurait été trop attendu. Je ne me voyais pas non plus présenter le film comme un film sur la mémoire, dans une dimension pédagogique, voire paternaliste, car je ne suis pas historien et ce n’est pas le début d’une œuvre sur le sujet mais juste un premier film. Les partenaires étaient un peu effrayés, mais quelqu’un de très courageux est venu, David Grumbach (Bac Films) avec un lien avec son histoire personnelle puisqu’une partie de sa famille est cambodgienne. C’était un coup de chance qui a débloqué beaucoup de choses. Sans oublier la productrice belge Annemie Degryse (Lunanime) qui est venue soutenir en amont.

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