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LECCE 2019

Francesco Rizzi • Réalisateur de Cronofobia

"Pour moi, une mise en scène doit toujours être motivée"

par 

- Francesco Rizzi nous parle de son premier long, Cronofobia, à l'occasion du Festival du film européen de Lecce, où il a décroché le Prix spécial du jury et celui du meilleur acteur européen

Francesco Rizzi • Réalisateur de Cronofobia

Après avoir reçu des prix au Festival Black Nights de Tallinn et au Festival Prix Max Ophüls en Allemagne, Cronofobia [+lire aussi :
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de Francesco Rizzi a été présenté en compétition au 20e Festival du cinéma européen de Lecce, où il a décroché le Prix spécial du jury et valu celui du meilleur acteur européen à Vinicio Marchioni. Nous avons rencontré le réalisateur tessinois pour parler de mystery shopping, de la phobie du temps qui passe et de son approche visuelle dans le film.

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Cineuropa : Comment le métier singulier du personnage principal vous est-il venu à l'esprit ?
Francesco Rizzi : Tout part d'une expérience personnelle, dans le monde du mystery shopping. Quand j'étais à Rome et que je suivais des cours de cinéma à Cinecittà, le week-end, je travaillais pour une petite agence de com, comme promoteur en magasin. Un jour, mon chef m'a demandé d'essayer quelque chose de nouveau : faire le client mystère. Je rendais visite incognito à des restaurants, des hôtels, des magasins en faisant semblant d'être un client, pour évaluer la qualité du service. Il fallait étudier un texte, s'informer sur les produits, se créer un personnage. Je me suis dit que cela pourrait être un très bon point de départ pour raconter une histoire d'identité suspendue.

Une autre grande motivation derrière cette histoire, c'est une sensation contradictoire que j'avais à l'époque, d'un côté d'être toujours en mouvement, toujours ouvert aux changements, et de l'autre de ressentir une forte nostalgie pour tout ce que je laissais derrière moi, et le besoin de m'enraciner, de donner corps aux petites certitudes de mon identité. Ce sentiment ambivalent s'est incarné dans les deux personnages du film.

À quoi renvoie le titre, Cronofobia ? Quel est le lien avec les personnages ?
La chronophobie, c'est la peur du passage du temps, quand les événements de la vie filent à toute vitesse à côté de vous et qu'on n'est pas en mesure de les vivre pleinement. C'est ce sentiment de malaise et d'impuissance qui frappe les personnes qui affrontent de longues périodes d'immobilité dans des espaces restreints : les patients qui ont une longue convalescence après un accident ou, surtout, les détenus en prison. Les héros sont tous les deux des prisonniers, chacun à sa manière. Ils se sont construit des cages réelles et mentales, l'un pour échapper à lui-même, l'autre pour résister à une douleur insupportable. Même visuellement, le film est parsemé de cages ou d'éléments qui rappellent une prison : le grand portail devant chez Anna, la maison où elle s'est renfermée, congelée dans le souvenir.

Parlons de Vinicio Marchioni, qui a été élu pour ce rôle meilleur acteur européen ici, à Lecce.
Je le connaissais depuis l'avoir vu dans le rôle de Freddo dans Romanzo criminale. J'ai revu la série et j'ai noté que ce personnage est le stratège de la bande. Il parle peu, mais il réfléchit beaucoup. Vinicio réussit à exprimer cette densité de pensée en très peu de gestes, d'un seul mouvement de l'oeil. C'est un acteur capable de donner un poids spécifique aux silences. Les personnage de Suter parle peu, mais il a un monde intérieur très riche et intéressant à explorer, et Vinicio était la bonne personne pour cela. En le voyant aussi au théâtre et dans d'autres films, j'ai découvert un acteur polyvalent et convaincant dans plusieurs registres, talentueux et expérimenté, généreux et humble.

Suter est un homme destiné à se faire passer pour un autre ?
Il est condamné à n'être qu'un remplaçant dès sa naissance : ses parents ayant perdu un fils avant lui, il lui ont donné le même prénom. J'ai étudié des cas de ce type, et les psychologues disent que si on grandit avec le poids de ce genre de comparaison (parce que les parents, anéantis, comparent involontairement), on développe une sorte de sentiment de culpabilité, comme si on n'était pas digne d'occuper dans le monde une place qui nous soit propre. Porter des masques et se glisser dans la vie des autres, Suter le fait naturellement, c'est sa manière d'entrer en contact avec les autres. Même avec Anna, il sent que c'est un moyen de communiquer avec elle. Mais quand il comprend que le fait qu'il soit toujours le remplaçant d'un autre est devenu obsédant pour elle, il comprend qu'il doit la libérer, et ainsi, il se libère aussi. J'ai beaucoup travaillé sur le fait que dans la première partie du film, Suter n'est jamais au centre de l'image. À mesure qu'il retrouve l'envie d'être lui-même, il gagne aussi le centre du cadre. Pour moi, la mise en scène doit toujours être motivée. 

(Traduit de l'italien)

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