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Mary Jimenez, Bénédicte Liénard • Réalisatrices de By the Name of Tania

"Le film nait de notre relation avec la réalité, et prend sa forme propre"

par 

- Rencontre avec Mary Jimenez et Bénédicte Liénard, autrices et réalisatrices de By the Name of Tania, qui sort ce mercredi en Belgique

Mary Jimenez, Bénédicte Liénard • Réalisatrices de By the Name of Tania

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, film hybride et inclassable qui sort ce mercredi en Belgique avec MOOOV. Elles reviennent avec nous sur la genèse du projet, leur approche sensorielle du récit, et la nécessité de faire tomber les barrières formelles narratives entre le documentaire et la fiction, au service de cette oeuvre puissante redonnant une voix aux victimes inaudibles de la région des mines d’or au Pérou.

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Cineuropa : Comment est né ce projet ?
Bénédicte Liénard :
Nous avons rencontré au Pérou un ex-chercheur d’or. A l’âge de 15 ans, il était prisonnier, et s’est dit un matin: "Si je ne pars pas aujourd’hui, je suis mort". Il avait rencontré dans un bordel une femme dont il était tombé amoureux, et était allé la chercher pour s’enfuir, mais elle avait refusé, car elle avait une dette sur la tête.

Nous avons été très touchées par ce récit, et nous sommes parties dans les zones aurifères, où nous avons rencontré beaucoup de femmes dans les bordels de la région.

On a entendu parler d’un policier connu pour avoir réussi à sauver des filles mineures de la prostitution. On l’a rencontré, on a réussi à établir un rapport de confiance avec lui, et au bout d’une semaine, il nous a confié un trésor, une clé USB avec toutes les dépositions des gamines qu’il avait pu récupérées.

Nous étions là au coeur de l’exploitation, du processus qui transforme des gamines en esclaves. On a décidé à partir de ces histoires pour raconter une histoire. C’est comme ça que Tania est apparue.

Tania est donc un personnage composite qui incarne ces femmes sans voix ni visages ?
Mary Jimenez :
C’est un personnage de fiction, et qui suit de manière très structurée par notre récit ce processus de production d’une esclave. Besoin de gagner de l’argent, exil, éloignement des proches, confiscation des papiers d’identité, prostitution, dette impossible à rembourser… Mais comment enrichir le personnage, ce canevas?

Nous avons fait de nombreux castings. On a notamment été dans un refuge d’adolescentes, pour la plupart victimes de violences sexuelles. Certaines de ces filles venaient nous séduire. Pas Lydia. Elle avait été violée par son beau-père, et avait une grande dignité. Ca la rendait très intéressante, la face sombre de son passé se lisait dans son regard.

Elle-même était très consciente qu’en incarnant ce rôle, elle le faisait au nom de tous les autres. Elle n’a pas une vocation d’actrice, elle s’est engagée en tant que sujet qui voulait défendre une cause. Pour nous, c’était une configuration de travail très intéressante. En fait, c’est plus vrai que vrai. Une actrice n’aura jamais pu interpréter le rôle comme ça.

On aime beaucoup travailler sans savoir. C’est l’opposé d’un film qui aurait un scénario et un découpage à la lettre, où le tournage consisterait à exécuter ce qui a été décidé sur papier. Nous, on fait une recherche approfondie, qui utilise les instruments de la fiction, mais on aime ne pas savoir. On crée des situations, et on les laisse se développer.

Le film dépasse les frontières entre le documentaire et la fiction.
M. J. :
On commence à faire un film par sa racine. De cette racine nait un arbre, complètement inconnu, qui ne correspond pas aux normes. On se pose la question autrement. On ne se demande pas si on va faire une fiction ou un documentaire.

Le film nait de notre relation avec la réalité, de nos rencontres, et il prend sa forme propre. La seule question qui se pose, finalement, c’est où va-t-on demander l’argent ? C’est là que sont les frontières !

B. L. : By the Name of Tania nous a vraiment permis de trouver une formule narrative qui nous intéresse. Comme le dit souvent Mary, ce n’est pas un film de Bénédicte et de Mary, mais d’une troisième entité née de leur rencontre, à laquelle on peut vraiment associer notre chef opératrice Virginie Surdej. Finalement, il y a quelque chose au niveau du langage qui s’est ouvert pour nous, dans cette création commune.

On a trouvé une voie de cinéma qui nous appartient, et dans laquelle on se sent libres, et belles. Moi, l’industrie m’a beaucoup abimée. On doit y rentrer dans des cases, et dans des paramètres qui ne sont pas du tout de l’ordre du cinéma. Dans la pratique, je trouve que la fiction est dans une impasse, elle ne donne plus aux cinéastes l’espace pour que le tournage soit une vraie création. Le cinéma n’est pas une affaire de scénario, c’est une affaire de présence au monde, à un moment donné.

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