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France

Eric Lagesse • Distributeur, Pyramide Distribution

“Je ne comprends toujours pas pourquoi les autres pays n’imitent pas le système français”

par 

- Le PDG de la société de distribution française évoque les secrets du marché "très créatif, vivant et audacieux" qui existe en France

Eric Lagesse • Distributeur, Pyramide Distribution

Entretien avec Éric Lagesse, PDG de Pyramide Distribution, sur les secrets du marché "très créatif, vivant et audacieux" qui existe en France. Pendant la pandémie, la collaboration entre les distributeurs indépendants et le CNC a été cruciale pour permettre l'adoption de diverses mesures de soutien au marché. Cependant, la diminution considérable de la fréquentation des salles pourrait compromettre les financements disponibles pour le secteur dans les mois à venir.

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Cineuropa : Comment décririez-vous la politique éditoriale de votre entreprise ?
Eric Lagesse : La société Pyramide Distribution a toujours combiné deux activités : les ventes à l'international et la distribution en France. Pour ce qui est de la distribution dans l'Hexagone, nous nous concentrons sur les films d'art et d'essai et travaillons avec des auteurs comme Aki Kaurismäki, Claire Denis, Fatih Akın, Céline Sciamma ou encore Emmanuel Mouret, avec qui nous avons signé un gros succès l'an dernier, Les Choses qu'on dit, les choses qu'on fait [+lire aussi :
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 (2020). Du côté des ventes internationales, nous travaillons également avec Philippe Faucon, Andreï Zviaguintsev, Lucia Puenzo, Danielle Arbid et beaucoup d'autres. Nous essayons de suivre les réalisateurs avec qui on aime travailler, et nous leur sommes très fidèles. Par ailleurs, les réalisateurs dont c'est le premier film ont toute notre attention. Sur les 15 à 17 films que nous lançons dans les salles chaque année, 5 ou 6 au moins sont des premiers longs-métrages. En termes de langue, je dirais que 60 à 65% de nos titres sont francophones, bien que de nombreux films en langue étrangère puissent aussi être des coproductions françaises.

Certains décrivent le marché français comme un "paradis" pour la distribution de films. D'après vous, quelles en sont les particularités ?
Nous avons un système qui fonctionne très bien. Les financements qu'on reçoit du CNC (Centre national du cinéma et de l'image animée), qui est une institution publique, viennent des billets vendus en salles. C'est un circuit fermé, donc les citoyens français ne peuvent pas dire qu'ils payent des impôts pour les films français. Il suffit qu'ils aillent au cinéma, et un petit pourcentage du prix de l'entrée va au CNC pour soutenir les productions françaises. Même si vous allez voir un James Bond, il y a toujours une part qui revient au CNC pour faire tourner l'industrie française. Ces fonds sont par la suite répartis entre exploitants, producteurs et distributeurs. Ça aide beaucoup la production de films nationaux, et ça permet également aux cinémas et aux distributeurs de continuer à prendre des risques. C'est un système incroyable, et je ne comprends toujours pas pourquoi les autres pays ne l'imitent pas. Je pense que c'est le secret de notre marché très créatif, vivant et audacieux.

Au-delà de ça, il y a en France beaucoup de cinémas, on peut donc sortir des films à grande échelle. Je pense que dans le pays, presque tout le monde a accès à un cinéma près de chez lui, que ce soit un multiplexe ou un cinéma d'art et d'essai. Nous avons par ailleurs une chronologie des médias stricte qui respecte toutes les fenêtres d'exploitation, à commencer par les salles. Un autre aspect spécifique du marché français est que toutes les chaînes de télé doivent investir une partie de leurs revenus dans des productions nationales. Et il y a une clause de diversité, c'est donc impossible pour ces chaînes de financer uniquement dix gros titres : elles doivent répartir l'argent. C'est une autre raison qui permet d'expliquer la vigueur du cinéma français.

Quelles difficultés particulières présente le marché français ?
Quand on a autant de films qui sont produits et sortent en salle, la concurrence devient très rude. Même si on a beaucoup d'écrans, certaines semaines, 15 nouveaux films arrivent à l'affiche, donc certains disparaissent assez rapidement pour laisser la place à d'autres. En même temps, lancer un film dans les salles en France est très coûteux. Pour une société de la taille de la nôtre, une petite sortie représente 30 à 40 copies. Une sortie moyenne tourne autour de 80, et une grosse peut monter jusqu'à 300 copies. C'est très difficile pour nous de sortir un film pour moins de 120 000 euros d'investissement : il faut une affiche, une bande-annonce, des copies, des partenariats… Quand on établit un partenariat avec un journal ou une radio (sauf Radio France, qui est gratuite), il faut investir dans la pub, mais ainsi on peut s'adresser plus spécifiquement au public-cible qu'on veut toucher.

Comment voyez-vous votre travail en tant que distributeur de films ? Que pensez-vous de la valeur ajoutée que cela apporte au marché ?
Je suis co-président d'un syndicat, le DIRE (Distributeurs Indépendants Réunis Européens), qui regroupe 16 distributeurs indépendants, or quand je parle à mes collègues et concurrents, j'ai le sentiment que nous sommes tous mus par une réelle passion et que nous sommes très motivés pour ce qui est de trouver de bons films et de les proposer au public.

D'un point de vue plus pratique, une grosse partie de mon travail est de lire des scénarios que m'envoient des producteurs français qui ont besoin d'un distributeur avant d'aller frapper à la porte d'autres investisseurs. Très peu de films nationaux se font sans distributeur. Et cela constitue un autre risque pour nous, car on doit choisir les films au stade du scénario. L'autre grosse partie de notre travail, c'est le marketing. On essaye de faire la meilleure bande-annonce, la meilleure affiche et la meilleure campagne publicitaire pour transmettre notre amour des films, et convaincre les gens d'aller les voir.

Quelle a été la campagne publicitaire la plus réussie ou la plus spéciale pour un film européen que vous ayez menée jusqu'à présent ? Quel en a été l'ingrédient secret ?
C'est toujours plus simple d'élaborer une bonne campagne avec un bon film. Je suis bien plus inspiré lorsque j'ai un bon produit entre les mains. Je peux vous donner deux exemples : le premier c'est Faute d'amour [+lire aussi :
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(2017) d'Andreï Zviaguintsev, dont je suis très fier. Tout d'abord, en raison du titre, qui n'était pas facile à adapter. On ne peut pas faire venir les Français au cinéma avec un titre comme "Sans amour". Nous avons eu l'idée de "Faute d'amour", qui a un double sens : il y a un manque d'amour, mais aussi une faute, ce qui colle bien à l'histoire. De plus, lorsque j'ai vu le film pour la première fois, j'ai immédiatement remarqué un plan magnifique qui pouvait fonctionner pour l'affiche. Enfin, la bande-annonce que nous avons réalisée est un véritable chef-d'œuvre. Lorsque ces éléments se combinent, je pense que rien ne peut aller de travers. La film a fini par enregister autour de 230 000 entrées, ce qui est fantastique pour ce genre de production. Je suis aussi très heureux de ma campagne promotionnelle pour le gagnant berlinois Le Diable n'existe pas [+lire aussi :
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(Mohammad Rasoulof, 2020), que nous n'avons pas encore pu sortir. Je suis très fier du matériel promotionnel que nous avons fait pour ce film, et j'ai le sentiment que le film marchera très bien, si la situation le permet.

En général, comment les revenus sont-ils répartis entre les différentes fenêtres d'exploitation ?
C'est très difficile à dire, parce que ça dépend du nombre d'entrées qu'on fait dans les salles. Selon les cas, on peut vendre le film à la télévision, et à faire plus de revenus grâce à la VàD et aux DVD. De plus, en raison de l'obligation pour les chaînes TV d'investir dans des productions nationales dont je vous parlais, beaucoup de films sont coproduits par des chaînes, de sorte que nous n'avons pas tous les droits. Pour les films français, je dirais que 70% des revenus proviennent des salles, et 30% des ventes DVD et VàD. Pour les films étrangers pour lesquels nous avons tous les droits, la répartition des revenus est plus ou moins la suivante : 40% viennent des salles, 40% de la télévision et 20% des ventes DVD et VàD.

Face à la pandémie de Covid-19, des mesures de relance spécifiques à la distribution de films ont-elles été mises en place pour vous aider à compenser les effets de la crise sur votre activité ?
Toutes les entreprises françaises ont pu recourir au chômage partiel, et le gouvernement a couvert jusqu'à 84% de leurs salaires. Par ailleurs, des fonds importants ont été débloqués pour la culture, dont une partie est allée au CNC. Une des mesures mises en place après le premier confinement a été d'augmenter le pourcentage du fonds de soutien. Chaque fois qu'un film français sort, chaque billet vendu nous rapporte un peu d'argent, qui est reversé sur votre compte au CNC. C'est ce qu'on appelle le fonds de soutien, et il peut ensuite être utilisé pour lancer dans les salles ou acheter un film français (ou une coproduction considérée comme française par le CNC). La règle est de ne pas excéder 50% de financement public. C'est un système très utile, parce qu'on n'est pas obligés d'investir toute notre trésorerie; c'est donc moins risqué. Ces fonds ont été considérablement augmentés pour tous les films français sortis l'été dernier. C'était pour inciter les distributeurs à lancer leurs films dans les cinémas, qui avaient besoin de contenus après la réouverture. En fait, ils avaient très peur que personne n'ose sortir de films, c'était donc une bonne décision, qui a certainement aidé à sauver l'été dernier.

Quid du deuxième confinement et des films qui étaient censés sortir à ce moment-là ?
En octobre, un couvre-feu à 21h a été imposé. Ça a rendu impossible les séances de 20h, ce qui représente une lourde perte pour nous. Des fonds ont été débloqués pour les distributeurs qui lançaient des films pendant le couvre-feu pour compenser cette séance manquante, qui représente environ 40 à 50% de la recette quotidienne. Cette mesure n'a pas duré longtemps, parce que le deuxième confinement est arrivé, et de nombreux films ont été annulés. Pour pallier cela, le CNC a mis en place un nouveau modèle : on va nous rembourser une partie des frais de lancement non-récupérables. Par exemple, comme nous étions sur le point de lancer The Singing Club [+lire aussi :
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(Peter Cattaneo, 2019) juste avant le confinement, nous avions mis des affiches dans tout Paris et déjà dépensé beaucoup d'argent avant de prendre la décision, triste mais plus sage, d'aller directement à la télévision.

Comment voyez-vous l'avenir de la distribution indépendante ?
En ce moment, la vie est vraiment difficile pour tous les distributeurs indépendants, mais je dois être optimiste. Le premier confinement a montré que les gens ont besoin de films, qu'ils aiment aller au cinéma, et je pense qu'ils y retourneront. Je suis plus préoccupé par la situation avec les studios américains. S'ils décident finalement que le bon modèle est de sortir les films directement sur leurs plateformes… Je ne sais pas comment les cinémas vont survivre. Habituellement, la France enregistre 200 millions d'entrées chaque année. En 2020, on est tombés à 70 millions, et on sait qu'une bonne partie des entrées a été perdue à cause des blockbusters américains. Le gros problème aujourd'hui, c'est la façon dont le gouvernement va s'arranger avec le CNC. Comme vous pouvez l'imaginer, leur budget est fondé sur le nombre d'entrées annuel, alors quand il en manque 130 millions… Si le gouvernement ne signe pas le chèque, ça va être extrêmement difficile pour tout le monde, et ça pourrait détruire un système que je trouve merveilleux.

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(Traduit de l'anglais par Alexandre Rousset)

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