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LUXEMBOURG 2021

Julien Becker • Co-réalisateur de An Zéro – Comment le Luxembourg a disparu

"Il existe de bons documentaires sur le nucléaire, mais nous voulions que le spectateur de notre film puisse se projeter"

par 

- Le coréalisateur de ce film qui imagine les impacts d’une catastrophe nucléaire sur l’intégrité territoriale et culturelle du Luxembourg nous parle de ce qu’il y a derrière lui

Julien Becker • Co-réalisateur de An Zéro – Comment le Luxembourg a disparu

Pour la réalisation de cette docu-fiction aussi originale que riche en apports scientifiques, politiques et historiques, Julien Becker a collaboré avec Thomas Tomschak et Myriam T. Tous les trois se sont gardés d’entretenir une quelconque ambition militante et de prendre parti contre ou en faveur du nucléaire. An Zéro [+lire aussi :
critique
interview : Julien Becker
fiche film
]
part simplement d’un constat clair : d’abord fixée à 30 ans, l’exploitation de la centrale de Cattenom (au nord-est de la France) a été étendue pour une durée indéterminée; dès lors, les citoyens luxembourgeois sont en droit de s’interroger, à la fois sur la sécurité des installations que sur les projets établis à long terme par les exploitants. Directement menacé en cas d’accident majeur, le Grand-Duché pourrait en effet être totalement rayé de la carte : une situation unique au monde pour un pays.

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Co-fondateur de Skill Lab, Julien Becker a travaillé comme chef opérateur sur de nombreux projets publicitaires. Il a fait ses premiers pas en tant que réalisateur en 2013 avec 22.22, son premier court-métrage de fiction.

Cineuropa : Parlez-nous de la genèse du projet : pourquoi s'intéresser à Cattenom, cette centrale nucléaire située en France à 35 km de la capitale du Luxembourg ?
Julien Becker : Aux alentours de 2015, l’État luxembourgeois a distribué des pastilles d’iode dans les foyers. C’est là que l’idée a germé dans l’esprit de Nima Azarmgin : qu’est ce qui arriverait suite à un accident grave dans cette centrale ? Il en a parlé à un ami et de fil en aiguille, ils ont proposé l’idée à Skill Lab. On a rapidement été emballés, surtout qu’il n’y avait pas au Luxembourg de projet récent sur cette thématique. On a réussi à convaincre le Film Fund Luxembourg de nous soutenir pour le développement du film. Celui-ci a pris un peu de temps, mais on a pu entrer en pré-production peu avant le premier confinement de 2020.

Que représente ce lieu dans l'imaginaire collectif luxembourgeois ? Et sur la scène politique nationale ?
Dans les années 70 un projet de centrale nucléaire sur le territoire luxembourgeois était sur la table, mais celui-ci a rencontré une forte opposition et fut abandonné en 1978. La centrale de Cattenom n’est pas sur le territoire national, le Luxembourg n’a donc pas pu s’opposer à sa construction. On constate un large consensus politique autour de la question de la fermeture de cette centrale. Notre Premier ministre a même proposé en 2016 à son homologue français de participer financièrement à sa fermeture. La centrale date de 1986 et même si les installations ne sont pas comparables, il n’est pas étonnant qu’après Tchernobyl ou Fukushima les luxembourgeois puissent la considérer comme une potentielle menace.

Pourquoi avoir tenu à traiter du sujet sous la forme d'une docu-fiction ?
Il existe de très bons documentaires sur le nucléaire. Le sujet implique souvent un contenu factuel et scientifique. Mais nous voulions que le spectateur de notre film puisse se projeter, se mettre à la place de. Il nous a donc paru évident qu’il nous faudrait des personnages avec lesquels on pourrait s’identifier. Notre sujet est la potentielle disparition d’un pays et finalement de sa culture. Les questions posées par cette hypothèse d’accident sont donc de l’ordre de l’exercice de la pensée, mais aussi très fortement liées à l’émotionnel. En ce sens, le modèle réflexion-projection et donc le docu-fiction nous semblait totalement approprié.

Dans la mise en scène, quels défis représentait le passage de la fiction au propos documentaire ? Ce type d'aller-retour n'est pas toujours évident...
La question était bien-sûr centrale, nous avons fait le choix d’une coupure nette afin d’éviter au maximum toute confusion entre fiction et réalité. Nous avons aussi dû nous adapter à la situation sanitaire, et opter pour une solution qui nous a permis de tourner les entretiens malgré la pandémie. Ce va-et-vient entre fiction et documentaire, nous sommes loin d’être les premiers à l’expérimenter, mais il n’est pas non courant. Je peux donc concevoir qu’on puisse être surpris par le dispositif, mais finalement le ressenti est très subjectif.

Parlez-nous justement du concept visuel entourant les interventions des experts interrogés. Ils sont accompagnés par des animations 3D qui semblent reprendre l’esthétique du cinéma d’anticipation ou en tout cas un style techno-futuriste...
Nous voulions un dispositif sobre. Nous avons fait des recherches graphiques et nous nous sommes mis d’accord sur une approche minimaliste et filaire. Pour illustrer les thématiques tournant autour de la disparition ou encore les radiations nous avons utilisé des effets de glitchs, des aberrations visuelles qui s’apparentent à une forme de dégradation.

Comment avez-vous trouvé et choisi les spécialistes interrogés sur la menace nucléaire ?
C’est ma coréalisatrice, qui a une solide expérience dans les sujets qui touchent au nucléaire, qui s’est occupée de cette partie. Elle a choisi les interlocuteurs. Le panel d’intervenants est assez large et couvre différents domaines, mais ce qui est étonnant c’est que les discussions menées ont finalement été très transversales. Les experts ne se sont pas limités à leur domaine de compétence : ils se sont exprimés librement, comme des citoyens se projetant dans cette situation catastrophique.

Les comédiens Sophie Moussel et Luc Schiltz (le duo de la série Capitani, très populaire en ce moment) figurent au générique. À l'international, il semblerait que les acteurs du Grand-Duché (comme également Vicky Krieps ou Désirée Nosbusch) aient de plus en plus la côte en ce moment. À quoi cela est-ce dû, selon vous ? Comment percevez-vous ce phénomène ?
Beaucoup de luxembourgeois ont la chance de se former à l’étranger et donc d’apprendre d’autres cultures. L’une des grandes forces du Luxembourg c’est son multilinguisme, nous avons ainsi la chance de travailler avec des artistes qui peuvent jouer dans plusieurs langues. Certains se sont d’ailleurs doublés eux-mêmes en allemand et en français pour An Zéro. Je suis toujours très heureux de voir que des luxembourgeois réussissent ailleurs : c’est un peu comme quand un membre de la famille réussi, on ressent de la fierté. Vicky Krieps, Sophie Mousel ou Luc Schiltz, pour ne citer qu’eux, font beaucoup de bien à l’image du Grand-Duché, mais aussi au développement du secteur. Leurs succès nous permettent à tous d’avancer en tant qu’industrie.

Depuis Article 19-42 et 22:22, notamment, vous semblez faire de la science-fiction votre genre de prédilection. Quel est votre prochain projet ?
An Zéro est assez différent de mes courts-métrages : ce fût pour moi très formateur de me frotter à un autre univers. J’ai une réel passion pour les films de genre au sens large du terme. J’aime en effet beaucoup la science-fiction et l’anticipation. Je travaille d’ailleurs avec Jonathan Becker, le co-scénariste de An Zéro, sur un long-métrage de ce type. Mais il est difficile à ce stade de savoir s’il s’agira bien du prochain projet que je réaliserai.

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