email print share on Facebook share on Twitter share on reddit pin on Pinterest

CANNES 2013 Compétition

Le Passé : Dans l’écheveau des sentiments

par 

- Transplantation réussie en France pour l’Iranien Asghar Farhadi avec une œuvre au scénario redoutable disséquant les sentiments amoureux et familiaux

Le Passé : Dans l’écheveau des sentiments

Les grands cinéastes s’adaptent hors de leurs frontières natales quand ils maîtrisent un territoire : l’humain. Sortir de son cocon, accepter d’effacer ses repères, mener à bien un récit dans une culture radicalement différente et diriger des acteurs dans une autre langue que la sienne, est très loin d’être à la portée du premier venu et de nombreux réalisateurs en ont fait l’amère expérience. Mais Asghar Farhadi n’est pas le premier venu et son grand saut en Europe Occidentale avec son 6ème long, Le Passé [+lire aussi :
bande-annonce
fiche film
]
, dévoilé en compétition au Festival de Cannes, tient largement toutes les promesses du talent acéré  démontré dans ses films iraniens, notamment Une séparation (Oscar 2012 du meilleur film étranger).

(L'article continue plus bas - Inf. publicitaire)

Tissant à merveille son canevas familier de frictions sentimentales comme il en arrive partout dans le monde (zone grise un peu électrique entre anciens et nouveaux amours, familles décomposées et recomposées, nébuleuse mouvante entre souvenirs et avenir), Farhadi plonge dans une sorte d’enquête affective en apparence très banale, mais dont il épluche méthodiquement tous les petits secrets et leurs grandes conséquences. Un effeuillage progressif que son art redoutable de scénariste et sa grande sensibilité aux moindres inflexions des non-dits et des légers désarrois, transforment en une passionnante étude de la vie et de la complexité des liens. Le tout ne manquant pas d’un zest de mélodrame qu’on pourrait éventuellement trouver un peu abusif si le cinéaste ne s’y ébattait comme un poisson dans l’eau.

De l’eau, il en tombe d’ailleurs souvent dans Le Passé, des pluies battantes comme accueillant l’Iranien Ahmad (Ali Mosaffa) à son arrivée à Paris. Son ancienne compagne, la Française Marie (Bérénice Bejo) est venue le chercher à l’aéroport. Une vitre les sépare, mais ils se comprennent sans avoir besoin de se parler, dans une complicité et une intimité rapidement éclaircie par une efficace et remarquable séquence dans la voiture qui les emmène vers leur ancien domicile : il sont séparés depuis quelques années.

S’ensuit une partie de cache-cache narratif. La maison (un pavillon de banlieue au bord des rails) héberge trois enfants. Ahmad en connaît très bien deux (l’adolescente en crise Lucie – Pauline Burlet- et la petite Léa – Jeanne Jestin), mais il n’est pas leur père. Quant au troisième, Fouad (Elyes Aguis), c’est le très jeune fils de Samir (Tahar Rahim), le nouvel homme de Marie dont Ahmad découvre l’existence, ce qui le met d’autant plus mal à l’aise que Marie insiste pour qu’il dorme sur place et lui annonce aussi qu’ils ont rendez-vous le lendemain au tribunal pour officialiser leur divorce.

Le décor est planté, mais le film qui se présente à première vue comme un triangle amoureux (ce qu’il est, entre autres), corse rapidement l’enchevêtrement. Car Samir est marié lui aussi et sa femme est dans le coma, après une tentative de suicide. Et les trois enfants ne sont pas indifférents au chambardement affectif ambiant… En quelques jours, d’interactions en interactions, comme dans un jeu de poupées russes, les vérités des uns et des autres émergeront, mais La Vérité sera beaucoup moins facile à cerner, et parler se révélera parfois plus nocif que prévu…

Excellant dans la mise en scène dans des espaces réduits (voiture, cuisine, face-à-face, regards, silences), Asghar Farhadi installe un climat tendu, au bord de l’explosion, où tous les protagonistes sont confrontés à leurs contradictions. Une exploration de l’entre-deux confus des sentiments anciens et nouveaux tirant habilement parti du personnage d’Ahmad qui tente de combler les vides de compréhension de la situation et joue l’enquêteur-éclaireur au bénéfice du spectateur. Très solidement interprété et dialogué avec un naturel confondant (une performance pour un film dans une langue étrangère à celle du réalisateur), Le Passé confirme toute la virtuosité dans la simplicité d’un cinéaste désormais expert en sérénades tristes et touchant avec fluidité au cœur de la cible du mélodrame, un territoire bien délimité et néanmoins sans frontières. 

 

Vous avez aimé cet article ? Abonnez-vous à notre newsletter et recevez plus d'articles comme celui-ci, directement dans votre boîte mail.