email print share on Facebook share on Twitter share on reddit pin on Pinterest

SAN SEBASTIAN 2018 Compétition

Critique : Blind Spot

par 

- SAN SEBASTIAN 2018 : Cet excellent premier film derrière la caméra de Tuva Novotny explore la santé mentale et remet en cause le langage cinématographique

Critique : Blind Spot

Blind Spot [+lire aussi :
bande-annonce
interview : Tuva Novotny
fiche film
]
, premier film derrière la caméra de l'actrice suédoise Tuva Novotny, en compétition à San Sebastian, témoigne de son intelligence des deux côtés de l'objectif. Le récit, filmé en temps réel en une seule séquence, commence à un match de handball. La caméra est placée à côté du banc des remplaçantes tandis que les joueuses entrent et sortent en courant du champ, et ne sont au centre que quand l'accent est sur la défense. La défense est en effet un des clefs de cette histoire bouleversante sur la manière dont nous, les humains, essayons de nous protéger et sur la manière dont parfois, hélas, il est impossible que nos mécanismes de défense ne soient pas brisés.

(L'article continue plus bas - Inf. publicitaire)
LIM Internal

La décision de tourner cette histoire d'amitié, de santé mentale et de traumatisme en une seule prise permet à Novotny de vraiment s'appuyer sur les performances, plutôt que sur le maniement de la caméra. Contrairement à ce qui se passait avec l'excellent Victoria [+lire aussi :
critique
bande-annonce
interview : Sebastian Schipper
fiche film
]
de Sebastian Schipper, qui nous amenait par moments à se demander comment l'équipe avait fait, techniquement, et où la caméra faisait l'effet d'être un personnage, ici, le directeur de la photographie Jonas Alarik (Ravens [+lire aussi :
critique
bande-annonce
interview : Jens Assur
fiche film
]
) parvient superbement à rendre la présence de la caméra naturelle, même quand il est manifeste qu'un choix a été fait par rapport à l'angle subjectif à adopter, comme dans la scène de l'hôpital.

Au début, le récit est filmé par une caméra si bien équilibrée qu'on ne sait même pas laquelle des deux filles qu'on voit rentrer chez elles après l'entraînement, Thea (Nora Mathea Øien) ou Anna (Ellen Heyerdahl), en sera l'héroïne. Comme dans l'incipit encensé de The Player de Robert Altman, la perspective va évoluer au fil de l'histoire, sans toutefois que les passages d'un personnage à l'autre soient brusques. Cette manière de filmer confère à Blind Spot quelque chose de théâtral. Les plans sur les réactions immédiates ne sont pas aussi importants que ceux qui montrent l'ensemble de la réaction à chaque incident et en laissant la caméra continuer d'observer ainsi, la douleur n'est jamais interrompue par l'ordre que la réalisatrice aurait pu donner de "couper". Souvent, dans les films, la souffrance reste sur le sol de la salle de montage. Ce n'est pas le cas ici.

Les scènes d'ouverture sont intrigantes parce que Novotny y accentue la nature quotidienne de la vie adolescente : les jeunes folles qu'on observe parlent de leurs devoirs, de garçons, de leurs parents, mais elles évitent soigneusement leurs tourments intérieurs et leur bien-être émotionnel. Ce point aveugle (blind spot en anglais) dans les relations humaines est peut-être ce à quoi fait allusion le titre, mais ce dernier pourrait également renvoyer au fait que le moment pivot du film survient hors-champ, après quoi la caméra se dirige sur Maria (jouée par l'excellente Pia Tjelta) tandis qu'elle prépare le dîner pour ses deux enfants et que son mari Anders (Anders Baasmo Christiansen) est au travail.

Le film va révéler des choses sur la manière dont le désir humain de normalité et de prétendre que tout va bien, quoiqu'il procède d'intentions tout à fait admirables, est contre-productif s'agissant de maladie mentale – comme dans la vie en général. Par ailleurs, la décision de tourner en temps réel soulève la question de savoir si le langage cinématographique ne fait pas la même chose : souvent, comme on disait, le montage va droit à l'action au lieu de traiter vraiment les conséquences émotionnelles des développements du récit. En plus d'un siècle de cinéma, la question aura constribué à la formation d'une conscience collective sur ce qui fait qu'un film est bon ou pas. À moins que le cinéma soit une fugue, un moyen d'éviter la vérité des sentiments et l'intelligence en faveur de l'action physique et des événements racontés dans le film ? Mais si c'est le cas, quel est le coût humain de cela ? Décidément, ce beau film de Novotny est bien trop complexe pour se résumer à un simple choix de positionnement de la caméra.

Blind Spot a été produit par la société norvégienne Nordisk Film & TV AS.

(Traduit de l'anglais)

Vous avez aimé cet article ? Abonnez-vous à notre newsletter et recevez plus d'articles comme celui-ci, directement dans votre boîte mail.