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SAN SEBASTIAN 2019 Zabaltegi-Tabakalera

Critique : Delphine et Carole, insoumuses

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- Ce documentaire d'archives sur de grandes figures féministes françaises des années 1970, base indispensable pour mieux comprendre le débat autour du mouvement #MeToo, a été sélectionné pour les EFA

Critique : Delphine et Carole, insoumuses

La réalisatrice française Callisto Mc Nulty est la petite fille de la pionnière de la vidéo suisse-française et féministe Carole Roussopoulos, avant tout connue pour les travaux vidéo subversifs, militants, d’une intelligence et d’un humour rares qu’elle a réalisés en collaboration avec la formidable actrice de la Nouvelle Vague Delphine Seyrig et leurs collectifs artistiques "Insoumuses" et "Video Out".

Le documentaire Delphine et Carole, insoumuses [+lire aussi :
bande-annonce
interview : Callisto Mc Nulty
fiche film
]
 de Mc Nulty, réalisé à partir d'images d’archives, explore le travail et l’époque de ces deux figures uniques dont le legs résonne particulièrement aujourd’hui. Le public sera touché, surpris, amusé, tantôt déprimé, tantôt galvanisé par cet excellent film, qui a fait sa première mondiale au Forum de Berlin, s'est trouvé nominé pour les European Film Awards et qui est à présent au programme de la section Zabaltegi-Tabakalera du Festival de San Sebastián.

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Comme cela arrive souvent dans le champ du Septième Art, le travail révolutionnaire de Roussopoulos a commencé par l'arrivée d'une nouvelle technologie. En 1967, Sony a lancé la première caméra vidéo, la Portapak, et Roussopoulos en a acheté une en 1969 (la légende veut que Godard ait acquis la toute première qui a été vendue en France). Elle a ainsi commencé à documenter le développement du féminisme en France dans les années 1970, particulièrement les actions pleines d'élan et souvent diaboliquement drôles du Mouvement de libération des femmes.

Au même moment, Seyrig tournait dans des films comme Baisers volés de Truffaut, Peau d’âne de Jacques Demy et Les Lèvres rouges de Harry Kümel, qui dépeignaient les femmes dans différentes positions par rapport aux hommes, allant de la soumission au pouvoir, ce qui a exacerbé son ambivalence par rapport au jeu des comédiens/nes en tant que souvent déterminé par les rôles stéréotypiques attribués aux deux sexes et aux relations prévalentes dans une industrie dominée par les hommes. C’est ce qui l'a amenée vers Carole.

Mc Nulty combine des extraits de leurs films, plusieurs interviews télévisées, notamment une interview de Carole de douze heures menée par Hélène Fleckinger en 2008, sans commentaire additionnel. Le résultat est une œuvre qui ouvre les yeux à quiconque ne connaît pas bien cette vague du féminisme des années 1970, et ses origines ainsi que ses résultats par rapport à l’industrie du cinéma.

Dans Y'a qu'à pas baiser (1973), Carole montre une scène d’avortement avec beaucoup de bon goût, à l’époque du Manifeste des 343, où des personnalités publiques très connues déclaraient qu’elles avaient subi un avortement, ce qui a eu un très gros impact en France (où l’avortement était encore illégal) et dans le monde, et a globalement marqué le début du mouvement féministe au niveau mondial.

Pour Sois belle et tais-toi (1976), le duo s'est rendu à Hollywood pour interroger des actrices comme Jane Fonda, Maria Schneider, Cindy Williams ou encore Ellen Burstyn sur leurs expériences au sein de l’industrie du film. Ces histoires, comparées avec celles d’aujourd’hui, sont à la fois innocentes, pour la manière dont les actrices les racontent, mais aussi dévastatrices, car on voit que très peu a changé en plus de 40 ans.

Leur travail le plus marquant a sans doute été Maso et Miso vont en bateau, sur une émission de télévision réalisée au terme de l'Année internationale de la Femme proclamée par les Nations-Unies, une émission intitulée "Encore un jour et l'Année de la femme, ouf ! C'est fini" où Françoise Giroud, alors Secrétaire d'Etat à la condition féminine, répondait à plusieurs déclarations très contestables faites par des hommes français. Giroud, clairement nommée dans cette position pour protéger les intérêts des hommes, a éludé le plus possible et fini par lâcher la phrase suivante : "Vous savez, il y a des femmes qui aiment les misogynes".

Delphine et Carole ont monté leurs propres réactions et commentaires, amèrement drôles et accablants à la fois, et les ont insérés dans un enregistrement de l’émission sur vidéo, qu'elles ont ensuite ensuite projeté dans les cinémas français, ce qui a duré pendant plus d’un mois. Ce fut la première vidéo à être projetée en salle et elle a eu un tel impact que Giroud leur a demandé ce qu’elles voulaient en échange d’un arrêt de la distribution.

Dans une interview, Seyrig dit : "N’est-ce pas ce que nous avons toujours voulu ? Être en mesure de réagir à ce qui est dit à la télévision pour que l’ensemble du monde puisse l’entendre ?". Et c’est, à l’évidence, une possibilité que nous avons aujourd’hui. Sauf que si cela a aidé le mouvement #MeToo à gagner une telle importance, Internet ne manque pas par ailleurs de laisser se déchaîner un flot sans précédent de haine misogyne sur les réseaux sociaux.

Les parallèles et contrastes entre les deux contextes, celui du mouvement féministe des années 1970 et le contexte actuel, sont innombrables et laissent tant à penser que même une critique assez longue, comme celle-ci, ne saurait rendre justice au film de Mc Nulty et à sa signification. On se permet de fait un petit conseil aux curateurs et programmateurs : Delphine et Carole pourrait faire une double programmation formidable avec This Changes Everything de Tom Donahue.

Delphine et Carole est une coproduction entre Les films de la butte (France), Le Centre audiovisuel Simone de Beauvoir, l'Institut national de l'audiovisuel et la société suisse Alva Film. Les ventes internationales du film sont assurées par la société parisienne MPM Premium.

(Traduit de l'anglais)

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