email print share on Facebook share on Twitter share on reddit pin on Pinterest

VISIONS DU RÉEL 2020

Critique : Leur Algérie

par 

- Lina Soualem réussit ses débuts à la réalisation avec un documentaire intime, délicat et tendre sur ses grands-parents et sur l’identité des Algériens immigrés en France après guerre

Critique : Leur Algérie

Au centre de la petite ville de Thiers, en Auvergne, trône un curieux monument rendant hommage à l'industrie coutelière locale : le Jacquemart. Avec son automate frappant une enclume pour sonner les heures, sa fontaine, sa roue à aubes (qui sert de cadre à l'horloge) et sa cascade évoquant la rivière utilisée comme force motrice pour le travail du métal, l’ouvrage, assemblage de 384 pièces, entre en parfaite syntonie avec le documentaire puzzle Leur Algérie [+lire aussi :
bande-annonce
interview : Lina Soualem
fiche film
]
, le premier long métrage de réalisatrice de Lina Soualem (actrice vue dans Tu mérites un amour [+lire aussi :
critique
bande-annonce
interview : Hafsia Herzi
fiche film
]
et dans À mon âge, je me cache encore pour fumer [+lire aussi :
critique
bande-annonce
fiche film
]
), dévoilé dans la section Latitudes du 51e festival Visions du Réel (qui se déroule actuellement en ligne).

(L'article continue plus bas - Inf. publicitaire)

Véritable "enfant de la balle" puisqu’elle est la fille des comédiens Hiam Abbass et Zinedine Soualem, la cinéaste plonge dans ses racines, remontant le temps de l’immigration algérienne dans l’Hexagone à travers le portrait très intime et affectueux des ses grands-parents Aïcha et Mabrouk, arrivés à Thiers au début des années 1950. Une exploration patiente des souvenirs de l’exil et du miroir troublé de l’identité qu’elle mène caméra à la main, au gré d’entretiens sous forme de simples discussions familiales, qui ne dissipe la totalité d’un passé parcellaire et parfois douloureux mais qui sait laisser émerger les émotions nés d’un regard fuyant ou d’un fou rire nerveux.

"On n’a jamais parlé, ce n’est pas maintenant qu’on va commencer." Après 62 ans de vie commune, la très vivante Aïcha et le taiseux Mabrouk viennent de se séparer, quittant la maison de famille et s’installant dans deux petits immeubles en vis-à-vis. Lina, leur petite-fille, voudrait connaître leur histoire personnelle et découvrir en particulier pourquoi ils ne sont pas retournés en Algérie. Mais l’enquête n’est pas facile car les deux aïeuls n’ont pas l’habitude d’exprimer leurs sentiments, par pudeur, par éducation ou pour taire des douleurs profondément enfouies. Peu à peu se dévoile pourtant l’essentiel de la trajectoire de deux très jeunes immigrés (Aïcha avait à peine plus de 15 ans quand elle a été mariée à Mabrouk) venus d’Amoucha et de Laaouamer, des villages agricoles pauvres situés à une vingtaine de kilomètres au nord de Sétif (où se sont déroulées des révoltes nationalistes violemment réprimées en 1945), et propulsés dans une France de l’après-guerre dévoreuse de main-d’oeuvre industrieuse issues de ses colonies.

Comme le souligne Zinedine, leur fils "ils arrivaient, ils n’avaient plus d’enfance, ils n’avaient plus rien" et ils élevaient leurs enfants dans le mythe du retour ("on est là, on travaille et on rentre chez nous"). Mais la guerre d’indépendance algérienne suspendit le temps et pétrifia ce rêve tandis que Mabrouk s’échinait en silence à nourrir sa famille en travaillant dans ce qu’on appelait l’enfer des forges. Et la vie passa, les voyages au pays se réduisant à aller y enterrer ses proches morts dans l’Hexagone, jusqu’à ce que la vieillesse s’installe et que Lina survienne pour réveiller le passé…

Utilisant parcimonieusement et à très bon escient des archives vidéo personnelles (tournées par son père en 1992), les albums photos de ses grands-parents et un extrait de La Guerre d’Algérie de Yves Courrière et Philippe Monier (1972), Lina Soualem privilégie les micro-informations émergeant des dialogues informels et réussit à tisser un documentaire touchant qui rend un superbe hommage à Aïcha et à Mabrouk (décédé depuis) et qui éclaire avec justesse et sans effets de manche les complexités d’une identité semblant comme plongée dans le néant, mais en réalité viscéralement ancrée dans les replis émotionnels du temps.

Prix Docs-in-Progress l’an dernier au Marché du Film du Festival de Cannes, Leur Algérie a été produit par Marie Balducchi pour Agat Films & Cie et coproduit par Making of Films, Akka Films, Vidéo de Poche et Studio Obsidienne. Le film est vendu à l'international par Sweet Spot Docs.

(L'article continue plus bas - Inf. publicitaire)

Vous avez aimé cet article ? Abonnez-vous à notre newsletter et recevez plus d'articles comme celui-ci, directement dans votre boîte mail.

Privacy Policy