email print share on Facebook share on Twitter share on reddit pin on Pinterest

CANNES 2022 Compétition

Critique : Tori et Lokita

par 

- CANNES 2022 : Jean-Pierre et Luc Dardenne reviennent aux fondamentaux de leur cinéma avec un récit redoutablement épuré mettant en lumière deux enfants laissés pour compte

Critique : Tori et Lokita
Alban Ukaj, Pablo Schils et Joely Mbundu dans Tori et Lokita

Pour cette 9e sélection en compétition au Festival de Cannes, Jean-Pierre et Luc Dardenne, double Palme d’or pour Rosetta et L’Enfant [+lire aussi :
critique
bande-annonce
interview : Luc & Jean-Pierre Dardenne
fiche film
]
reviennent avec Tori et Lokita [+lire aussi :
bande-annonce
interview : Luc et Jean-Pierre Dardenne
fiche film
]
, un film coup de poing, qui devait s’inscrire haut dans leur impressionnante filmographie.

Lokita a 16 ans. Elle a fui le Bénin pour rejoindre la Belgique. Mais qu’a-t-elle fui exactement ? Ce monde, cette vie qu’elle a laissée derrière elle, ces repères, ses espoirs, ces risques qu’elle a endurés, auxquels elle a survécu suffisent-ils à la qualifier pour obtenir un titre de séjour ? Non, pas aujourd’hui, pas ici, pas en Europe. Alors Lokita cherche le récit qui lui permettra de rester, d’espérer une vie nouvelle. Elle se raccroche à Tori, un jeune garçon avec lequel elle a partagé les chemins de l’exil, chassé de chez lui car soupçonné de sorcellerie. Un enfant abandonné, rejeté, avec lequel elle développe une relation fraternelle, sorte de refuge aussi bien pour affronter le présent que pour envisager l’avenir.

(L'article continue plus bas - Inf. publicitaire)

Les deux enfants élaborent une fiction nourrie de leurs sentiments l’un pour l’autre, pour leur permettre de continuer leur route ensemble. Ensemble, ils s’écrivent un avenir, un futur modeste où Lokita suivra une formation d’aide-ménagère, qui lui permettra de prendre soin de Tori. A moins que ce ne soit Tori, qui par sa détermination, son opiniâtreté et son allant prenne soin de Lokita.

Sauf que rien n’est simple. Le récit imaginé par Tori et Lokita s’écorne quand cette dernière est soumise aux interrogatoires de l’Office des étrangers. Et l’argent espéré sera vite englouti par le remboursement des dettes, et les promesses de don faites à la famille restée au pays. Seuls contre tous, Tori et Lokita explorent toutes les voies possibles pour payer leur dû, et rester ensemble. Lokita va jusqu’à accepter la proposition d’un restaurateur dealer peu scrupuleux, qui la terre dans un hangar désaffecté, dans une solitude absolue, avec pour mission de prendre soin d’une plantation de cannabis.

Elle est la jardinière, celle qu’on "enterre", que l’on cache aux yeux du monde. Séparée de Tori, soumise aux chantages sexuels de Betim (Alban Ukaj) qui lui promet de faux papiers, elle est enfermée, isolée, exploitée. De son côté Tori ne peut se résoudre à perdre celle qui est devenue son ancrage, son nouveau pays. Il manœuvre habilement pour la retrouver, jusqu’à imaginer un trafic qui va précipiter les deux jeunes enfants dans un précipice infernal.

Tori et Lokita, incarnés par deux jeunes premiers venus, Pablo Schils et Joely Mbundu, sont tout à la fois les deux héros de la fiction des Dardenne, et tous les enfants, toutes les jeunes femmes, tous les exilés et toutes les migrantes. Ils sont celles et ceux que l’on tait, que l’on ignore, que l’on cache. Celles et ceux dont le rêve d’une vie nouvelle dérange.

Les cinéastes reviennent avec ce film à un cinéma épuré, au plus près de leurs deux protagonistes, épousant leurs mouvements, la fuite permanente de Tori, et la résistance de Lokita. Un cinéma du geste, de peu de ressorts narratifs mais tendu à l’extrême, 90 minutes d’une intensité dramatique qui tient à quelques regards, à une chanson, et à un art consommé de la fin, une fin terrassante, qui vient revendiquer la portée politique du film, l’engagement des réalisateurs quand il s’agit de questionner notre rapport aux autres. Le film finit comme un cri, un appel, un geste artistique, un plaidoyer fictionnel pour revoir nos politiques migratoires, et (r)éveiller nos consciences. Un conte dramatique, une parabole, un thriller humain et sociétal sur les injustices fondamentales, économiques, sociales, raciales qui sont au coeur de notre présent.

Tori et Lokita est produit par Les Films du Fleuve (Belgique) et Archipel 35 (France), et coproduit par Savage Film. Le film est vendu par Wild Bunch.

(L'article continue plus bas - Inf. publicitaire)

Vous avez aimé cet article ? Abonnez-vous à notre newsletter et recevez plus d'articles comme celui-ci, directement dans votre boîte mail.

Privacy Policy